Halte au feu ! L’unité plutôt que l’indignité
Six exemples : Frédéric Mitterrand, minarets suisses, Bernard-Henri Lévy, Ali Soumaré, Ilham Moussaïd, Quick… Et j’en passe ! De dérapages en amalgames, de controverses en stigmatisations, de lynchages médiatiques en défouloirs racistes, le débat public a viré ces derniers mois au festival d’indignité, libérant une parole populiste et de bas instincts dont les remugles particulièrement nauséabonds n’honorent pas notre pays.
Parmi les exemples cités, il est à noter que le Front national est, au moins à deux reprises, à l’origine des polémiques, surenchérisseur dans les autres cas, et il est permis de se demander si sa faculté à influencer ainsi l’agenda médiatique et politique ne signe pas la victoire d’une certaine forme de « lepénisation » des esprits…
Bien sûr, tout cela s’est joué sur fond de débat sur l’identité nationale. Celui-ci, si intéressant soit-il d’un point de vue historique, théorique ou intellectuel, ne pouvait que produire de la confusion et de la division tant il est apparu inopportun, mal lancé et mal mené, tant il s’est focalisé sur l’immigration et sur l’islam. Éric Besson lui-même a fini par reconnaître qu’il aurait fallu procéder autrement.
Il me paraît tout à fait significatif que cinq anciens Premiers ministres au moins, de gauche et de droite (Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin, Michel Rocard, Lionel Jospin), aient exprimé leurs réserves vis-à-vis de ce débat. Ils l’ont fait, et bien d’autres encore, mieux que je ne le ferais, je n’y reviendrai donc que pour souligner à quel point une identité est, par nature, personnelle, individuelle, intime, multiple même dans ses composantes, évolutive, et qu’elle ne peut en aucun cas constituer un horizon commun, unique, identique pour une société. Sauf à vouloir exclure tel ou telle, parce que différent(e) d’une norme, d’une moyenne, d’une tradition, en vertu de critères qui seraient dès lors arbitraires et infondés, donc illégitimes et profondément contestables.
Si, et c’est une première dimension, je me définis comme Breton, Parisien, Français et Européen, en quoi puis-je m’affirmer Français identiquement ou différemment de mon voisin qui se définit lui comme Corse ou Bordelais ? De cet ami qui a au moins un de ses grands-parents issu de l’immigration, comme c’est le cas aujourd’hui d’un Français sur trois ou quatre ? Si j’ai beaucoup voyagé, si j’ai vécu ou travaillé à l’étranger ; si je m’affirme, par exemple, hétérosexuel, homosexuel ou bisexuel ; catholique, juif, musulman, bouddhiste, libre penseur ou franc-maçon ; autodidacte ou surdiplômé ; et ainsi de suite, cela ne constitue-t-il pas d’autres dimensions tout aussi importantes qui déterminent une identité qui m’est propre et mon appréhension de celle-ci ? Ajoutons en outre que je suis dans l’incapacité de définir ce qui pourrait me distinguer fondamentalement d’un Anglais, d’un Espagnol, d’un Italien, d’un Allemand… et que nous nous retrouverons pourtant sur des valeurs essentielles telles que la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, la solidarité…
A l’instar de Claude Askolovitch aujourd’hui dans son éditorial du Journal du dimanche, je dis donc sur tous ces sujets, sur tous ces débats nauséabonds qui mettent à mal notre pacte républicain : pyromanes, halte au feu ! Revenons à la raison, retrouvons ce qui est unique, comme le terme l’indique, c’est-à-dire l’unité, l’unité nationale, le désir de vivre ensemble, de construire un destin et un avenir en commun.
Et nous en aurons grandement besoin ! Qu’il s’agisse par exemple de la maîtrise des déficits publics, de la pérennité du financement de nos retraites ou, en élargissant le spectre, de la régulation financière internationale, de la recherche de nouvelles formes de croissance, de l’urgence écologique (que je ne limite donc pas à l’urgence climatique), du formidable défi démographique, probablement l’un des plus grands défis jamais affrontés par l’espèce humaine, nous aurons sur tous ces sujets, face aux immenses changements économiques, culturels, comportementaux à venir, besoin, nécessité, obligation de nous serrer les coudes. Dans une société apaisée, rassemblée et solidaire. Dans une société ouverte aux débats dépassionnés, respectueuse de l’autre, de ses différences, et permettant de définir, tous ensemble, un véritable projet.
Pour que mon propos ne reste pas que théorique, deux illustrations. L’une relativement consensuelle : après le « travailler moins » du PS et le « travailler plus » de l’UMP, qui ont montré tous deux leurs limites, n’est-il pas temps de réfléchir au « travailler mieux » ? L’autre plus polémique : que constate-t-on avec dix ans de recul sur le PACS ? Qu’il concerne aujourd’hui à 95% des couples hétérosexuels et n’a en aucune façon mis en péril le mariage, mais bien au contraire qu’il a répondu de façon manifeste, les chiffres parlent d’eux-mêmes, à une demande sociale latente de sécurité et de formalisation symbolique de nouvelles formes d’union, quelle que soit l’orientation sexuelle des personnes concernées. Était-il donc nécessaire à l’époque de recourir à des slogans tels que « les PD au bûcher » ou de brandir sa Bible dans l’hémicycle ? Assurément non ! Et aujourd’hui, ne conviendrait-il pas d’aborder des sujets proches avec un peu plus d’humilité et d’ouverture d’esprit ? Assurément oui !
Je suis convaincu que se trouve là aussi une solution à la défiance des Français vis-à-vis des politiques et au constat, souligné ce week-end par le médiateur de la République dans son interview au Monde, d’une société émiettée, inquiète, en tension et sans espérance collective.
Bien plus, j’en ai l’intuition depuis quelques mois, je suis donc ravi que Jean-Paul Delevoye partage cette idée : la question du vivre ensemble, la construction de ce nouveau projet de société, cette politique du mieux vivre et du mieux vivre ensemble pourraient constituer un formidable thème, un formidable horizon pour la campagne présidentielle de 2012 !
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